Back to the Reviews listing
Théâtre des Champs-Elysées, Paris - Le Monde
Friday 10 December 2010

Tout a commencé avec la neige qui tombait depuis l'après-midi. Le soir de ce 8 décembre à Paris donne au pianiste Piotr Anderszewski un supplément de Pologne. Lui-même s'est installé "à jardin" sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées, parka noire, grosses moufles en peau et verre de thé, qu'il boit assis sur une banquette rouge.

Il scrute la salle qui peine un peu à se remplir mais s'avérera plus qu'honorable, aperçoit au rang K37 son compère Bruno Monsaingeon, qui l'a suivi dans un périple en train à travers la Pologne et en a tiré un documentaire intitulé Piotr Anderszewski, voyageur intranquille pour Arte. Sourire et moufle droite dressée.

Le programme Bach-Schumann n'est pas particulièrement de ceux qui réchauffent : les Suites anglaises BWV 810 et BWV 811, de Bach, qui ouvrent et closent le récital, sont toutes deux en mineur.

Au centre de ce programme en forme de chiasme, mimétique de la manière de ce pianiste ultra-raffiné, le Schumann de la dernière raison et de la folie : celui qui crut en la salvation par Bach comme antidote au désordre - les Six Etudes en forme de canon op.56 de 1845 - et celui qui, fin 1853, livrait une dernière oeuvre avant de se jeter dans le Rhin et d'être interné à Endenich - les Chants de l'aube op.133.

Rien d'errant ni d'erratique

Piotr Anderszewski s'est assis sur la chaise devant son piano. Pull noir, visage encore presque enfantin (il est né à Varsovie le 4 avril 1969). Le jeu est tout de suite dans une sorte d'urgence, sans rien d'errant ni d'erratique cependant. C'est tout simplement un piano qui se fout de l'heure et du temps, fonce dans le flux des notes, amoureux de la dynamique plus que de la courbe. Et pourtant, que de nuances dans l'articulation - qui va de la fluidité (une sorte d'"aquapianisme") au crépitement le plus sec -, que de puissance dans le chassé-croisé des plans sonores. C'est un Bach épuré mais puissant qui déroule un monde immémorial et cependant habité : le silence dans la salle est presque déconcertant.

Les Six Etudes de Schumann ont été écrites pour piano-pédalier (une combinatoire du piano et de l'orgue) : Piotr Anderszewski propose sa propre transcription pour piano, dévoile l'étrangeté, noyant parfois le contrepoint dans le ventre de la polyphonie (le "Nicht zu schnell" prend des allures debussystes). Fin de l'entracte : Anderszewski est toujours en fond de scène avec sa théière en fonte. Il joue Schumann et ses Chants de l'aube - le disque sortira en janvier - rend les élans brisés, les chaos, les chevauchées qui ne caracolent plus, les rondes fluides, le choral mortifère qu'il enchaîne avec la Suite anglaise en ré mineur.

Elégance, méditation, passage à guet, folie contrapuntique de la fugue finale : on sort étourdi et heureux. Dehors, la neige a commencé à fondre.
Source: Le Monde
Web link: Le Monde


Site Credits
© 2004-2016 Piotr Anderszewski. All Rights Reserved.
All sound clips and images reproduced with permission of their respective owners.